
Voici le texte de Christophe Tuffery (copie à sa demande de son billet la “confusion des cartographies” sur son blog).
Bien cordialement et encore bravo pour la soirée du Café Carto où je regrette de ne pas avoir pu rester jusqu’à la fin.
En plagiant le titre d’un ouvrage de Stefan Zweig, je souhaite revenir aujourd’hui sur le Café-Carto 2.0 auquel j’ai participé hier à La Cantine, un lieu devenu connu du petit monde de l’Internet sur Paris.
Et d’abord de quoi s’agissait-il ? Derrière le titre et ce que j’en avais compris dans un premier temps, se cachait en fait une initiative pour faire se rencontrer des gens qui s’intéressent de près ou de loin à la cartographie de l’information ? Kezako ? Il s’agit en fait de représenter ou visualiser l’information, terme générique pour désigner tout (ou presque) : savoir, connaissance, lieu de vie, réseau social, activité professionnelle, formation, etc. Quelques explications et de terminologie sont disponibles notamment sur ce site. On peut citer l’ouvrage récemment paru “Cartographie des connaissances : ouvrage “Information et visualisation. Enjeux, recherches et applications” qui serait une bonne introduction au sujet. L’Internet regorde de sites sur le domaine comme Kartoo ou encore le wiki MapDream.
Je ne m’attarde pas plus sur ce domaine que je découvre totalement. Un colloque Carto 2.0 a eu lieu en avril dernier qui a réuni 250 personnes.
Donc pour cette soirée, il fallait se présenter en 3 minutes en s’appuyant sur une mise en scène de soi en utilisant n’importe quelle forme de représentation.
Finalement, lorsque ce fut à mon tour, je n’avais plus droit qu’à 1 minute pour me présenter… L’exercice fut forcément frustrant. J’aurais aimé rajouter que outre le fait d’être géographe et cartographe de formation (ce dont je ne chercherai jamais à me soigner), je constate que la cartographie, celle que je connais un peu, envahit notre quotidien. GoogleMaps, GoogleEarth, GPS, cartographie sur téléphones mobiles, etc… La carte est partout et les types de cartes qu’il nous est donné d’utiliser dans notre quotidien s’homogénéisent de plus en plus au profit de quelques unes. Ainsi d’aucun pourrait croire que GoogleMaps constitue une représentation reconnue et admise par tous comme la seule possible, ou à tout le moins comme la plus objective. Or la notion de cartographie objective n’existe pas.
Mais plus que le constat que LES cartographies (et non pas LA cartographie) nous envahissent, c’est le fait que les usages des cartographies qui nous sont proposées visent en fait à nous permettre de nous représenter de plus en plus au centre du monde. Les réseaux sociaux de l’Internet 2.0 sont de formidables théâtres à l’auto-mise en scène et les géolocalisations et cartographies qui nous sont proposées avec (Panoramio, Flickr), sont les nouveaux décors de nos quotidiens numériques virtualisés.
D’où la mise en scène géographique que j’avais préparée pour le Café Carto 2.0, à la fois pied de nez à GoogleMaps qu’il est facile d’”aménager” ou de faire tricher, et mise en scène ironiquement égocentrique, en pensnat au web cartographique 2.0 …

Cela ne vous dit rien ? Mais si, voyons. Le projet “The World” au large de Dubaï dans les Emirats Arabes Unis.

Les autres convives ont présenté leur propre cartographie, souvent très personnelle, où JE était au centre de schémas, graphiques, dessins, jeux de go, etc. parfois en forme d’arbre (si j’ai bien compris).
Point d’ironie polémique ou de moquerie méprisante dans mes propos, mais je dois avouer que je suis resté sur ma fin (mais pas sur ma faim puisqu’il y avait moultes pizzas à consommer). J’aurais aimé qu’on puisse vraiment échangé sur ces différentes cartographies, leurs principes, leurs règles, leurs origines, leurs objectifs, leur raisons d’être. Je me suis demandé si l’usage du terme de cartographie 2.0 (dont je pensais qu’il désignait la cartographie sur le web à la sauce de l’Internet 2.0) dans le domaine de la gestion de l’information, n’était pas représentative, par une dérive sémantique, d’une tendance lourde à faire croire que tout signifie tout.
“Tout est dans tout et inversement” disait Pierre Dac. Allons plus loin. Si “Tout signifie tout”, alors “Tout vaut tout”. Une égalité totalisante assez terrifiante…
En reprenant le titre de l’ouvrage de Cyntia Fleury “Les pathologies de la démocratie”, je me demandais si je ne venais pas d’assister à une soirée de présentation d’une des “pathologies de la cartographie”. Tout est-il vraiment cartographiable?
La cartographie 2.0, celle d’hier soir, ne servirait-elle pas à permettre à leurs usagers d’essayer de se tirer un peu au clair pour voir où ils en sont (dans leurs connaissances, dans leur parcours professionnel, dans leur vie)? Le succès des réseaux sociaux numériques est peut-être à mettre sur le compte d’un besoin grandissant à se mettre en scène sur des territoires égocentrés, en se mettant au centre de tout, d’où l’on peut tout voir, tout savoir sur les autres et d’où, à l’inverse, on peut être vu de tous et de partout. Paul Virillio, qui a co-préparé avec Raymmond Depardon l’exposition “Terre natale” dont ce blog a déjà parlé ici, appelle cela la “mégaloscopie”, une sorte de mégalomanie appliquée au besoin de tout voir, dont Google est un acteur majeur. “Derrière l’addiction optique, la pulsion scopique, la pulsion mégaloscopique, on peut le dire avec Google, c’est l’être animé qui se modifie“.
Finalement, le Web 2.0 ne serait-il pas cela ?…
Pour finir, je tiens à remercier les organisateurs (en particulier Christophe Tricot, Claude Aschenbrenner, Prosper Carlis) qui m’ont permis d’ouvrir mes horizons et, je l’espère, de pouvoir à l’avenir découvrir davantage et mieux comprendre ce que ce domaine nouveau pour moi peut avoir comme convergence possible et croisement fertile tant sur le plan conceptuel que sur le plan opérationnel, avec le monde de la cartographie que ce blog tente d’aborder et d’illustrer. J’espère que j’aurai l’occasion de prolonger ce début d’échange en d’autres lieux et en d’autres circonstances, plus propices à l’argumentation.
En rentrant chez moi en métro, au moment de m’assoir sur un siège de la station en attendant la prochaine rame, mon regard est tombé sur un journal gratuit laissé là et où la cartographie numérique faisait sa pub.

J’ai trouvé cela amusant et cela m’a fait penser à un autre billet de ce blog.